UNIVERSITÉ DE PROVENCE                                                       ANNÉE: 2004-2005

              Centre d'Aix

1ère SESSION   Normal                 

                            Remplacement     

 

2ème SESSION   Normal               

                            Remplacement     

 

Code du module: SCL E02

Intitulé: Syntaxe et Sémantique

Enseignant: C. Touratier

Régime:                       Normal                                CTE               

Durée de l'épreuve: 2 heures

Documents non autorisés

 

 

Soit les phrases du Petit Prince de Saint-Exupéry (chap. XXVI):

fr. Il me regarda gravement et m'entoura le cou de ses bras. Je sentais battre son cœur comme celui d'un oiseau qui meurt, quand on l'a tiré à la carabine. <…>

   Je sentais bien qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. <…>

   De nouveau je me sentis glacé par le sentiment de l'irréparable. Et je compris que je ne supportais pas l'idée de ne plus jamais entendre ce rire. C'était pour moi comme une fontaine dans le désert.

   ― Petit bonhomme, je veux encore t'entendre rire…

 

angl. I felt his heart beating like the heart of a dying bird, shot with someone's rifle <...>

   I realized clearly that something extraordinary was happening. <...>

   Once again I felt myself frozen by the sense of something irreparable. And I knew that I could not bear the thought of never hearing that laughter any more. For me, it was mike a spring of fresh water in the desert.

   "Little man,," I said, "I want to hear you laugh again."

 

Soit les extraits suivants d'un dictionnaire:

"SENTIR. I. 1. Avoir la sensation ou la perception de (un objet, un fait, une qualité). REM. Ne s'emploie pas pour les sensations auditives. Elle sentit cette main qui lui effleurait la joue (Montherl.). (Flaubert). Ne rien sentir : ne pas éprouver de douleur. 2. Avoir ou prendre conscience plus ou moins nettement de… Sentir le danger. Il ne sent pas sa force. Un riche laboureur sentant sa mort prochaine (La Font.). 3. Connaître ou reconnaître par l'intuition. Ce sont des choses qu'on sent. Ce que notre instinct sentait, sans l'expliquer, c'est à notre raison de le prouver (R. Rolland).

II. 1. dégager, répandre une odeur. Cette fleur ne sent rien. Il doit sentir des pieds (Romains) 2. FIG. Donner une impression de, évoquer à l'esprit l'idée de. Manières qui sentent le parvenu. Ça sent l'hiver." (Le Nouveau Petit Robert)

 

1. Quelle différence faites-vous, au niveau de la signification et de la compréhension, entre une comparaison et une métaphore?

2. Si on supprimait comme dans la phrase C'était pour moi comme…, quel serait le sens de fontaine? Comment expliquerait-on traditionnellement cette métaphore? Comment peut-on l'expliquer plus linguistiquement?

3. Etudiez le sens, la valence et les emplois du verbe sentir, et du verbe entendre.

 

 

Eléments de réponse

 

1. Quelle différence faites-vous, au niveau de la signification et de la compréhension, entre une comparaison et une métaphore?

Scolairement, la métaphore est définie par opposition à la comparaison : ce serait une comparaison sans comme. La comparaison littéraire, c’est-à-dire sans tertium comparationis, présente, pour le lecteur, la difficulté qu’il doit trouver tout seul ce tertium comparationis. Et la métaphore présente la difficulté supplémentaire que le lecteur doit en plus se rendre compte que l’auteur fait une comparaison sans le signaler explicitement, puisqu’il supprime le comme de la comparaison.

2. Si on supprimait comme dans la phrase C'était pour moi comme…, quel serait le sens de fontaine? Comment expliquerait-on traditionnellement cette métaphore? Comment peut-on l'expliquer plus linguistiquement?

Si dans une phrase avec comparaison comme

Le rire du Petit prince était pour moi comme une fontaine dans le désert.

on supprime le morphème comme, que la grammaire traditionnelle considère comme un adverbe, mais qui fonctionne exactement comme une préposition, on obtient un énoncé métaphorique. On expliquerait traditionnellement le sens de cette phrase, en disant que le mot fontaine présente ici un sens figuré. Il n’a plus son sens propre usuel d’«appareil en pierre ou en métal d’où sort de l’eau courante». Il prend le sens figuré de «source de fraîcheur» ou de «rafraîchissant». L’auteur exprime ainsi l’analogie qu’il voit entre le rire du Petit prince et une fontaine. Le rire du Petit prince fait sur l’auteur le même effet à la fois agréable et vital que produirait sur lui une fontaine en plein désert. On remarquera du reste qu’il n’est pas réaliste de parler d’une fontaine dans le désert ; il serait plus juste de parler d’un puits ou d’un point d’eau. Mais un tel anachronisme permet à l’auteur de souligner que son expression ne doit pas être prise au sens propre.

On remarquera cependant que le nom composé «fontaine dans le désert» ne signifie pas vraiment «rafraîchissant». Dans son sens prétendument figuré, il garde quelque chose de son sens propre ; il garde même tout son sens propre ; car il signifie en fait «rafraîchissant à la façon d’une fontaine en plein désert». D’où l’impression de pittoresque que l’on est amené à reconnaître à la métaphore. Elle dit plus que l’adjectif «rafraîchissant», elle ajoute au sens de «rafraîchissant» des éléments de signification qui montrent comment cela rafraîchit l’auteur. Elle présente donc le rire du Petit prince comme s’il était une fontaine dans le désert. Mais elle fait plus que de comparer le rire à une fontaine, ce que ferait une simple comparaison. Elle l’assimile à une fontaine ; elle en fait, à proprement parler, une fontaine dans un désert, d’où l’impression encore plus saisissante et pittoresque.

En fait, le prétendu sens figuré n’est rien d’autre que le sens propre auquel sont contextuellement ajoutés des traits qui l’adaptent à désigner le rire du Petit prince, conformément à ce qu’exige la construction syntaxique dont ce SN est un conctituant. On peut dire que fontaine dans le désert n’a pas vraiment changé de sens, et n’a donc pas un sens qu’il faudrait considérer comme figuré ; mais que le prétendu sens figuré n’est qu’un effet de sens dû à un emploi syntaxique particulier, qui en fait une propriété sémantique qui doit être attribuée au référent désigné par le sujet dont il est syntaxiquement, comme le dirait la grammaire scolaire, l’attribut du sujet.

Le linguiste pragmaticien ne parlera pas de sens figuré, mais d’un emploi syntaxique particulier qui établit une équivalence sémantique entre un sujet, par exemple, et l’attribut du sujet, alors que le contenu sémantique de ces deux constituants syntaxiques semble a priori incompatible. Le lecteur alors soit se dit que l’auteur est fou et dit n’importe quoi, soit se dit que l’auteur, puisqu’il lui communique quelque chose, a quelque chose à communiquer. Il va dont à partir de la désignation de fontaine dans un désert chercher la qualité qui serait prédicable du rire du Petit prince, et ce faisant, va construire une signification qui donne à l’énoncé un sens, et par conséquent son sens. La métaphore est donc un effet de sens d’un signifié employé dans un contexte syntaxique qui établit une équivalence sémantique avec un lexème qui semble à première vue sémantiquement incompatible.

3. Etudiez le sens, la valence et les emplois du verbe sentir, et du verbe entendre.

Le verbe sentir  présente apparemment deux sens différents, qui, tous les deux, semblent bivalents.

a. Description :

I. sens apparemment passif : « qqu’un (X) éprouve une impression sensorielle  à cause de qq chose (Y)» = X sent Y, l’actant Y pouvant correspondre à que + P,

Elle sentit cette main

Elle sentit cette main qui lui effleurait la joue. La signification de sentir est, ici, double. Elle sent quelque chose, en l’occurrence une main. C’est une sensibilité tactile. Et en même temps, elle sent qu’une main lui effleure la joue. Ce n’est plus une simple sensation, c’est aussi une perception. Et dans une phrase de sens proche comme Elle sent qu’une main lui effleure la joue, c’est la perception qui est au premier plan, c’est-à-dire qui est exprimée. Mais cette perception n’est qu’une conséquence de la sensation.

elle sentait une saveur âcre dans sa bouche. Une saveur n’est pas la chose qu’éventuellement elle sent sur sa langue. La saveur n’est qu’une conséquence gustative de ce résidu alimentaire sur la langue.

Sentir le danger. Il ne sent pas sa force. Dans ce cas, ce qui est senti n’est pas une réalité objective, n’est pas une chose.

Le second actant peut être propositionnel :

Je sentais battre son cœur. Je sentais que son cœur battait

Un riche laboureur sentant sa mort prochaine. Il sentait que sa mort arrivait

Je sentais bien qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire

je me sentis glacé par le sentiment de l'irréparable.

II. Sens apparemment actif : « qqu’un dégage une odeur».

Il sent des pieds

Cette fleur ne sent rien.

b. Essai de théorisation :

On est donc tenté de faire l’hypothèse de deux verbes homonymes différents, comme le fait par exemple le dictionnaire Lexis, puisqu’on a apparemment deux signifiés différents associés à des signifiants identiques.

Toutefois, le locuteur français, peut-être parce qu’il sait que c’est, dans les dictionnaires, un seul mot, et parce qu’il y a quelque chose de commun, au niveau du sens, entre ces deux significations, aurait tendance à admettre plutôt qu’il s’agit d’un seul et même verbe. Cet élément sémantique commun apparaît davantage, si au lieu de définir le deuxième sens par «W dégage une odeur Y», on propose la définition suivante :

«W fait qu’on éprouve à cause de lui une impression sensorielle Y»

on représente l’actant X du sens «X éprouve une impression sensorielle Y». On peut donc retrouver la signification même du sens 1.

«Pierre fait qu’on éprouve une impression sensorielle (mauvaise) à cause de» ses pieds = «Pierre sent des pieds».

« Cette fleur fait qu’on n’éprouve aucune impression sensorielle à cause d’elle» = «Cette fleur ne sent rien».

Le premier actant du verbe sentir (X) n’est pas exprimé, parce qu’il est indéfini et signifie «on», le second actant Y, qui précise l’odeur que X, c’est-à-dire «on», sent, est normalement un complément de ce verbe. Il n’y a pas de sujet, ce qui ne peut donner une phrase en français. Pour éviter cela, on ajoute une personne W, qui n’est pas un actant, ce qui va donner au point de vue du sens à peu près l’équivalent d’une transitivation factitive : «W fait que le premier actant ‘on’ sent, à cause de W, une odeur de». Tout ceci veut dire que le verbe sentir, dans tous ses emplois, est un verbe bivalent, où le premier actant X éprouve une impression sensorielle et où le second actant Y précise la nature de cette impression sensorielle.